Quatre académies portent l'essentiel de la crise. Et la République continue à les traiter comme les autres.
À la rentrée 2024, dans l'académie de Créteil, quatorze pour cent des postes de professeur des écoles n'étaient pas affectés en début d'année. À Versailles, douze pour cent. À Mayotte, vingt-deux pour cent. À Guyane, dix-neuf pour cent. Pendant ce temps, à Rennes, à Nantes, à Bordeaux, le taux d'affectation dépassait quatre-vingt-dix-huit pour cent.
BLOG
L.Candotti
7/3/20263 min read


À la rentrée 2024, dans l'académie de Créteil, quatorze pour cent des postes de professeur des écoles n'étaient pas affectés en début d'année. À Versailles, douze pour cent. À Mayotte, vingt-deux pour cent. À Guyane, dix-neuf pour cent. Pendant ce temps, à Rennes, à Nantes, à Bordeaux, le taux d'affectation dépassait quatre-vingt-dix-huit pour cent.
Cette concentration géographique de la crise n'est pas une anecdote statistique. C'est la véritable nature de la pénurie enseignante française. Et c'est précisément le point que les politiques nationales uniformes échouent à traiter depuis vingt ans.
La géographie cachée du problème
Quand on dit « crise du recrutement enseignant », on imagine spontanément un phénomène national, diffus, généralisé. Les données disent autre chose. La crise est intensément territorialisée. Quatre académies — Créteil, Versailles, Mayotte, Guyane — concentrent à elles seules entre 55 % et 70 % du déficit national de postes selon les disciplines.
Pour comprendre pourquoi, il faut tenir compte de quatre facteurs structurels. Premièrement, l'éloignement du domicile d'origine. La majorité des néo-titulaires français est affectée en région parisienne lors de leur première mutation, indépendamment de leur lieu d'origine. Deuxièmement, le coût de la vie. Le mètre carré à Créteil ou Versailles rend impossible une installation décente avec un salaire de débutant. Troisièmement, les conditions d'exercice. Établissements en zone REP+, classes chargées, violences institutionnelles plus fréquentes. Quatrièmement, l'isolement professionnel. Les jeunes enseignants y sont sous-tutorés, sous-accompagnés, et souvent affectés sans encadrement expérimenté.
Le résultat est mécanique. Les concours nationaux affectent ces académies en premier. Les enseignants formés y arrivent. Et ils partent à la première occasion — au bout de trois ans, parfois moins. La rotation devient le mode de gestion par défaut.
Ce que mesurent les rapports
Le rapport IGÉSR de septembre 2024 sur les académies en tension dresse un constat précis. Dans les quatre académies, le taux de mutation sortante des enseignants en première affectation atteint 38 % au bout de trois ans, contre 12 % dans les autres académies. La part d'enseignants contractuels y dépasse 18 %, contre 6 % en moyenne nationale. Les conditions d'exercice sont mesurées comme dégradées sur l'ensemble des indicateurs TALIS de l'OCDE.
Ces données ne sont pas nouvelles. Elles convergent depuis quinze ans. Et pourtant, le traitement par l'administration centrale reste essentiellement uniforme : mêmes barèmes, mêmes primes, mêmes règles d'affectation.
Pourquoi on n'agit pas
Trois raisons interagissent. D'abord, le principe républicain d'égalité, interprété dans une version stricte qui assimile traitement différencié et discrimination. Ensuite, l'absence d'opérateur dédié capable de porter un plan territorial cohérent — les rectorats n'ont pas les marges budgétaires, le ministère n'a pas la connaissance fine du terrain. Enfin, la peur politique du précédent : si l'on fait pour Créteil, pourquoi pas pour Lille ? Si pour Lille, pourquoi pas pour Caen ? La logique du domino retient les décideurs.
Ce que ça change concrètement
Le rapport Nexus propose un plan pluriannuel ciblé sur les quatre académies en tension critique. Quatre dispositifs articulés. Primes territoriales renforcées (de 5 000 à 8 000 euros par an la première année, dégressives ensuite). Accompagnement à l'installation : aide au logement, places en crèche prioritaires, accompagnement conjoint avec l'autre membre du couple. Soutien spécifique aux jeunes enseignants en première affectation : tutorat renforcé, allègement de service, ressources pédagogiques dédiées. Amélioration matérielle des conditions d'exercice : rénovation des bâtiments, équipement numérique, sécurité périscolaire.
Coût estimé : 580 millions d'euros annuels sur cinq ans. Soit 0,15 % du budget de l'Éducation nationale. Le rendement attendu — réduction des départs précoces, stabilisation des équipes, amélioration des résultats scolaires — est, selon les modélisations Sciences Po-IPP, supérieur à 3 euros gagnés par euro investi en dix ans.
Et si on se trompait ?
Plusieurs conditions de réfutation. Si l'évolution démographique des quatre académies modifie spontanément les tensions, le ciblage devient caduc. Si un plan pilote démontre un effet propre nul ou marginal, l'argument tombe. Si un plan national uniforme produit un effet équivalent à coût comparable, le ciblage n'est plus la meilleure option.
Mais en l'état, l'évidence empirique est claire : on a quinze ans de données concordantes. Continuer à traiter Créteil comme Bordeaux, c'est garantir mécaniquement que la crise s'aggrave dans les territoires qui en souffrent déjà le plus.
Nexus
Think tank associatif fondé en 2026. Analyses rigoureuses sur les transformations de la société française et européenne. Association loi 1901.
SIège social
Gouvernance
9 rue de Villeneuve
89190 Courgenay
© 2026 Nexus Think Tank - Association loi 1901
Président : L. Candotti
Vice-Président : A. Daguenet
Trésorier : K. Leygue
Fait pour le débat public
