Pendant 25 ans, on a parlé de « rebond imminent ». La courbe ne rebondit pas. Il est temps d'arrêter de mentir.
Chaque rentrée scolaire, le rituel se répète. Le ministre de l'Éducation nationale annonce que la crise du recrutement enseignant est en voie de résolution. Que les chiffres s'améliorent. Que la prochaine session du concours sera meilleure. Que la France retrouvera bientôt son niveau historique.
L.Candotti
7/11/2026
Chaque rentrée scolaire, le rituel se répète. Le ministre de l'Éducation nationale annonce que la crise du recrutement enseignant est en voie de résolution. Que les chiffres s'améliorent. Que la prochaine session du concours sera meilleure. Que la France retrouvera bientôt son niveau historique.
Voici les faits : depuis 2001, le taux de pourvoiement des postes au CAPES a baissé continûment, de 99,7 % à 89,1 %. Sur la même période, le CRPE est passé de 99,9 % à 94,7 %. Mathématiques au CAPES : de 100 % à 74,4 %. Allemand : de 100 % à 64 %. La courbe n'a jamais rebondi. Et la rhétorique du rebond imminent, prolongée depuis vingt-cinq ans, est en train de consommer le peu de capital politique qui restait sur le sujet.
Pourquoi on raconte cette histoire
Plusieurs raisons interagissent. D'abord, le format médiatique. Une annonce de rebond imminent fait un meilleur titre qu'une reconnaissance d'érosion structurelle. Un ministre qui dit « nous allons inverser la tendance » est plus politiquement vendable qu'un ministre qui dit « la tendance va se prolonger pendant dix ans, voilà comment on l'accompagne ».
Ensuite, la culture institutionnelle. L'Éducation nationale française a depuis trois décennies cultivé un récit où chaque réforme produit un effet à court terme, mesurable, communicable. Reconnaître que les leviers de la crise sont structurels — démographie enseignante, structure salariale, conditions de travail, valorisation sociale — c'est admettre qu'il n'y a pas de victoire rapide possible.
Enfin, la peur de la spirale autoréalisatrice. Si l'État reconnaît publiquement que la crise est structurelle, ne risque-t-on pas de décourager encore plus de candidats au concours ? La peur est réelle. Mais elle ne tient pas à l'épreuve des faits : c'est précisément le déni continu qui décourage les candidats potentiels — pas la reconnaissance lucide.
Le coût du déni
Trois conséquences mesurables du déni officiel. Premièrement, l'absence d'arbitrages budgétaires cohérents. Comme la crise est supposée temporaire, on ne mobilise pas les milliards nécessaires à un plan structurel. On préfère les rustines.
Deuxièmement, l'absence de débat démocratique sain. Comme l'État dit que tout va bien (ou bientôt s'arranger), la société n'a pas l'occasion de débattre publiquement de ce qu'elle attend de son école. Du métier d'enseignant. De la trajectoire collective.
Troisièmement, la fatigue professionnelle des enseignants en poste. Travailler dans une institution dont les dirigeants nient publiquement la difficulté quotidienne est un facteur démotivant majeur. Plusieurs études sociologiques le documentent depuis dix ans.
Reconnaître, ce n'est pas se rendre
Reconnaître publiquement le caractère structurel de la crise, ce n'est pas y renoncer. C'est, au contraire, la condition pour engager un plan à la hauteur des enjeux. Les pays qui ont fait cet aveu — Allemagne 2018, Royaume-Uni 2020, Pays-Bas 2022 — ont chacun ensuite engagé des plans structurels pluriannuels, pour des montants substantiels, sur dix ou quinze ans.
La France n'a pas fait cet aveu. Elle continue à promettre le rebond. Et les chiffres continuent à se dégrader.
Ce que ça change concrètement
Le rapport Nexus propose un acte simple. Une déclaration officielle, portée par le ministre de l'Éducation nationale et débattue au Parlement, reconnaissant publiquement le caractère structurel de la crise du recrutement enseignant français. Suivie d'un plan pluriannuel articulé autour des huit autres thèses (037 à 044), portant sur dix ans minimum, doté budgétairement, évalué annuellement.
Coût symbolique : nul. Coût politique : élevé à court terme, libérateur à moyen terme. Coût budgétaire associé au plan structurel global : environ 4,5 milliards d'euros annuels supplémentaires à terme. Soit 1,2 % du budget de l'Éducation nationale.
Et si on se trompait ?
Plusieurs conditions de réfutation. Si une inflexion empirique majeure de la dynamique du recrutement se manifeste — taux de pourvoiement supérieur à 95 % maintenu sur trois années consécutives —, alors la lecture conjoncturelle se trouvera validée et la rhétorique du rebond aura été lucide. Si un consensus politique émerge sur le caractère structurel, la position Nexus devient consensuelle plutôt qu'argumentée. Si la rhétorique du rebond produit un effet mobilisateur positif documenté, sa fonction politique est justifiée.
Mais en l'état, vingt-cinq ans de promesses de rebond non tenu doivent suffire. Reconnaître la réalité, c'est la condition de la transformer.


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