Le maillon manquant : 80 % des professeurs face à une technologie qu'on ne leur a jamais expliquée

Le bilan de la formation continue du ministère de l'Éducation nationale pour l'année 2024 contient un chiffre qui devrait faire l'effet d'une douche froide : moins de 20 % des enseignants du second degré ont reçu une formation à l'usage pédagogique de l'IA générative. Moins de 5 % dans le premier degré. Sachant qu'au même moment, entre 50 et 70 % de leurs élèves utilisent ChatGPT pour faire leurs devoirs, on mesure l'ampleur du décalage.

L.Candotti

6/2/2026

Le bilan de la formation continue du ministère de l'Éducation nationale pour l'année 2024 contient un chiffre qui devrait faire l'effet d'une douche froide : moins de 20 % des enseignants du second degré ont reçu une formation à l'usage pédagogique de l'IA générative. Moins de 5 % dans le premier degré. Sachant qu'au même moment, entre 50 et 70 % de leurs élèves utilisent ChatGPT pour faire leurs devoirs, on mesure l'ampleur du décalage.

Cette situation n'est pas le fait du hasard. Elle résulte d'une chaîne de choix politiques et budgétaires qui ont, année après année, sous-priorisé la formation continue des enseignants. Au moment où arrive la technologie la plus disruptive depuis l'introduction des ordinateurs en classe, l'institution se trouve dépourvue des compétences professionnelles nécessaires pour l'accompagner.

Ce que les études internationales nous apprennent

L'enquête TALIS de l'OCDE, qui mesure tous les cinq ans la formation et les pratiques des enseignants dans 48 pays, montre une corrélation extrêmement robuste : la performance scolaire des élèves dans une discipline est étroitement liée à la qualité et à la fréquence de la formation continue de leurs professeurs dans cette discipline. Cette corrélation explique entre 20 et 30 % de la variance des résultats scolaires entre pays.

Pour l'IA en particulier, l'étude publiée par la Brookings Institution en 2024 a comparé sept pays ayant introduit l'IA générative en milieu scolaire. La conclusion est limpide : les pays où plus de 50 % des enseignants avaient reçu au moins 20 heures de formation IA pédagogique avant le déploiement obtiennent des effets positifs mesurables sur les apprentissages. Les pays sous ce seuil n'obtiennent aucun effet, voire des effets négatifs.

La France, avec ses 20 % d'enseignants formés et son déploiement déjà bien engagé via MIA Seconde, se situe très clairement dans le second groupe. Ce n'est pas un jugement moral, c'est un constat factuel : nous déployons une technologie sur une cohorte massive d'élèves alors que la condition empirique d'efficacité n'est pas réunie.

Pourquoi cette formation est si difficile à organiser

La difficulté n'est pas technologique. Les contenus de formation existent — l'IFÉ-ENS Lyon, le Réseau Canopé, le CSEN, ou des acteurs privés européens proposent des modules solides. La difficulté est logistique et culturelle. Logistique parce que former 800 000 enseignants en présentiel ou en distanciel synchrone à l'IA pédagogique demande une mobilisation budgétaire et organisationnelle inédite : on parle d'environ 1,2 à 1,8 milliards d'euros sur cinq ans pour atteindre un objectif de 100 % de formation.

Culturelle parce que la formation continue des enseignants français reste largement perçue, dans la profession comme dans l'administration, comme un investissement secondaire. Les indicateurs de pilotage du ministère se concentrent sur la formation initiale en INSPÉ, sur les volumes horaires d'enseignement, sur les résultats aux examens — beaucoup moins sur la formation tout au long de la carrière. Cela tient à des choix institutionnels anciens qu'il faudrait reconsidérer.

Le plan « Formation IA pédagogique 2026-2030 »

Le rapport Nexus propose un plan opérationnel à cinq ans, articulé autour de quatre piliers. Pilier 1 : objectif chiffré et public — 100 % des enseignants du second degré formés d'ici 2028, 100 % du primaire d'ici 2030. Pilier 2 : un dispositif hybride, mêlant modules en ligne autoformés (50 % du volume horaire) et ateliers pratiques en présentiel par bassins de formation continue (50 %). Pilier 3 : une certification IA pédagogique négociée avec les syndicats, intégrée au déroulement de carrière, valorisée dans les promotions et mobilités. Pilier 4 : un budget récurrent inscrit dans la loi de finances, garanti sur cinq ans, soustrait aux arbitrages annuels.

Le coût total estimé est de 1,4 milliard d'euros sur la période, soit environ 0,5 % du budget cumulé du ministère sur cinq ans. C'est l'investissement public dont le ratio coût-bénéfice est probablement le plus élevé que l'on puisse réaliser en matière éducative aujourd'hui.

Et si l'on se trompait ?

Cette thèse serait à reconsidérer s'il était démontré que des enseignants non formés à l'IA pédagogique obtiennent des résultats équivalents à ceux qui le sont. Aucune étude crédible ne va dans ce sens. Elle serait également à nuancer si une innovation technologique majeure rendait obsolète le rôle de l'enseignant dans le déploiement IA — par exemple une IA pédagogique entièrement auto-adaptative à l'élève. Cette hypothèse, qui circule beaucoup dans les milieux EdTech, n'est confirmée par aucune évaluation rigoureuse à ce jour.

Aucun dispositif technologique, dans toute l'histoire de l'éducation, n'a produit d'effet positif durable sans implication compétente des enseignants. Il n'y a aucune raison sérieuse de penser que l'IA générative ferait exception. La formation n'est pas une dépense accessoire dans le déploiement IA-école. Elle en est la condition de possibilité.


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