Le Contrat d'Engagement Jeune : 4 milliards engagés, et toujours pas de groupe témoin

Le Contrat d'Engagement Jeune, ou CEJ, est l'un des principaux dispositifs publics d'insertion des jeunes français. Lancé en mars 2022, généralisé à l'ensemble du territoire, il a déjà bénéficié à plus de 720 000 jeunes selon les données de la DGEFP. Son coût budgétaire cumulé depuis 2022 dépasse 4 milliards d'euros. Et pourtant, en 2025, personne n'est en mesure de dire, avec une rigueur scientifique sérieuse, si le CEJ produit réellement les effets qu'on lui prête sur l'insertion durable des jeunes en difficulté.

Nexus | C.M

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Le Contrat d'Engagement Jeune, ou CEJ, est l'un des principaux dispositifs publics d'insertion des jeunes français. Lancé en mars 2022, généralisé à l'ensemble du territoire, il a déjà bénéficié à plus de 720 000 jeunes selon les données de la DGEFP. Son coût budgétaire cumulé depuis 2022 dépasse 4 milliards d'euros. Et pourtant, en 2025, personne n'est en mesure de dire, avec une rigueur scientifique sérieuse, si le CEJ produit réellement les effets qu'on lui prête sur l'insertion durable des jeunes en difficulté.

Ce n'est pas un détail. C'est une anomalie méthodologique majeure qui, si elle se prolonge, conduira à pérenniser un dispositif sans savoir s'il fait vraiment mieux que ce qu'il a remplacé.

Pourquoi l'évaluation actuelle ne suffit pas

Les rapports d'étape publiés par la DARES depuis 2023 décrivent le profil des bénéficiaires, leur cheminement dans le dispositif, leurs sorties — mais sans groupe témoin permettant de comparer leur trajectoire avec celle de jeunes similaires non bénéficiaires du CEJ. Cette absence de contrefactuel rend impossible toute conclusion robuste sur l'effet causal du dispositif.

Concrètement, si l'on observe que 38 % des sortants du CEJ sont en emploi six mois après la sortie, on ne sait pas si ce taux est dû au CEJ, ou si ces jeunes auraient atteint un taux équivalent — voire supérieur — par d'autres voies (Mission locale classique, France Travail, dispositifs régionaux). La question reste ouverte.

Le CEJ a remplacé la Garantie Jeunes et, partiellement, l'Accompagnement Intensif Jeunes. Pour ces deux dispositifs antérieurs, des évaluations contrefactuelles avaient été conduites — notamment par l'Institut des Politiques Publiques (IPP) en 2020 sur la Garantie Jeunes — qui montraient des effets positifs mais modérés. Aucune évaluation comparable n'a été produite pour le CEJ après trois ans d'existence. C'est, en soi, un problème de méthode.

Ce que demande une évaluation rigoureuse

L'évaluation contrefactuelle des politiques d'insertion ne demande pas de moyens disproportionnés. Le J-PAL (Massachusetts Institute of Technology) et l'IPP ont développé depuis quinze ans des protocoles éprouvés : essais randomisés contrôlés (où l'attribution du dispositif est tirée au sort parmi des éligibles équivalents), méthodes des doubles différences (qui exploitent les variations territoriales d'éligibilité), contrôles synthétiques (qui construisent un groupe témoin artificiel à partir de données comparables).

Pour le CEJ, un protocole d'évaluation contrefactuelle aurait pu être conçu dès le lancement du dispositif en 2022 — moyennant un coût marginal estimé à 4 à 6 millions d'euros, soit moins de 0,2 % du coût total du dispositif. Ce n'a pas été fait. À ce jour, il est encore possible de mettre en œuvre des évaluations quasi-expérimentales rétrospectives, mais leur robustesse sera nécessairement inférieure à ce qu'un protocole prospectif aurait permis.

Ce qui devrait être décidé maintenant

Le rapport Nexus propose une mesure simple et incontournable : avant toute reconduction du CEJ pour la période 2026-2030, le ministère du Travail doit publier une évaluation contrefactuelle rigoureuse, validée par un comité scientifique indépendant. Si cette évaluation montre des effets positifs significatifs et durables, le dispositif peut être reconduit en l'état ou amplifié. Si elle montre des effets modestes ou nuls, le dispositif doit être réorienté ou remplacé.

Cette mesure n'est pas un caprice technocratique. C'est l'application stricte du principe de gestion responsable de l'argent public dans un dispositif qui mobilise 1 à 1,3 milliard d'euros annuels et qui touche plusieurs centaines de milliers de jeunes.

Au-delà du seul CEJ, cette discipline d'évaluation devrait être étendue à l'ensemble des dispositifs d'insertion. Trop souvent en France, on évalue les politiques publiques par leur conformité à leurs propres objectifs déclarés, sans jamais les confronter rigoureusement à ce qui se serait passé en leur absence. C'est l'angle mort principal de toute notre gouvernance sociale.

Et si l'on se trompait ?

Cette thèse serait à reconsidérer si l'on démontrait qu'une évaluation contrefactuelle du CEJ n'est techniquement pas réalisable — ce qui n'est pas le cas, plusieurs protocoles ont déjà été proposés par des chercheurs français de l'IPP et du LIEPP-Sciences Po. Elle serait également à nuancer si une évaluation rétrospective déjà publique apportait des conclusions causales robustes. Aucune ne le fait à ce jour.

La question n'est pas idéologique. Elle est méthodologique. Personne ne propose de supprimer le CEJ. Tout ce qui est demandé, c'est de savoir si l'argent public dépensé produit les effets espérés. Cette question, dans une démocratie mature, devrait précéder toute décision de reconduction. Pour l'instant, elle est éludée.


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