L'apprentissage post-bac+3 a explosé. Le bac pro, lui, attend toujours

En 2018, la France comptait environ 437 000 apprentis. En 2024, ils sont 1 050 000. C'est l'une des transformations les plus rapides du paysage français de la formation professionnelle depuis trois décennies. Le ministère du Travail s'en félicite régulièrement, à juste titre. Mais derrière ce chiffre global se cache une réalité moins glorieuse : la quasi-totalité de cette croissance s'est concentrée sur l'enseignement supérieur — masters, écoles de commerce, bachelors. L'apprentissage post-CAP et post-bac pro, lui, a très peu progressé. Dans certaines filières, il a même reculé.

K.Leygue

6/10/2026

En 2018, la France comptait environ 437 000 apprentis. En 2024, ils sont 1 050 000. C'est l'une des transformations les plus rapides du paysage français de la formation professionnelle depuis trois décennies. Le ministère du Travail s'en félicite régulièrement, à juste titre. Mais derrière ce chiffre global se cache une réalité moins glorieuse : la quasi-totalité de cette croissance s'est concentrée sur l'enseignement supérieur — masters, écoles de commerce, bachelors. L'apprentissage post-CAP et post-bac pro, lui, a très peu progressé. Dans certaines filières, il a même reculé.

Pour les jeunes des villes moyennes, c'est un paradoxe coûteux. Ce sont eux qui auraient le plus à gagner d'un apprentissage de niveau secondaire ou bac+2 dans les métiers en tension de leur bassin local. Et ce sont précisément eux que le système actuel laisse de côté.

Ce que les chiffres révèlent

Les données de la DARES publiées en mars 2025 sont éloquentes. Entre 2018 et 2024, le nombre d'apprentis de niveau bac+3 ou supérieur a été multiplié par 4,7. Le nombre d'apprentis de niveau bac ou inférieur n'a augmenté que de 14 %. Plus frappant encore : la part des entreprises de moins de 50 salariés dans l'embauche d'apprentis a reculé de 9 points, au profit des grandes entreprises et des écoles privées d'enseignement supérieur.

Cette redistribution a une cause précise : les aides exceptionnelles à l'embauche d'apprentis mises en place en 2020 et 2022 ont profité davantage aux structures déjà familières du dispositif — grandes écoles, ESS de l'enseignement supérieur — qu'aux artisans, PME et TPE des bassins d'emploi locaux qui auraient eu besoin d'un accompagnement spécifique pour s'en saisir.

Conséquence : dans les villes moyennes où l'emploi industriel, commercial et de services est très majoritairement porté par des entreprises de moins de 50 salariés, l'apprentissage reste sous-développé. Le système national a financé une explosion qui a peu bénéficié aux territoires qui en avaient le plus besoin.

Pourquoi cibler l'apprentissage secondaire change tout

Les études du Céreq et de l'IFRAP convergent depuis dix ans sur un point précis : l'effet « insertion durable dans l'emploi » est le plus élevé pour les apprentis de niveau CAP, bac pro et BTS, dans les bassins d'emploi de moins de 100 000 habitants. Le rendement social marginal d'un apprenti de niveau bac pro y est, à investissement public égal, deux à trois fois supérieur à celui d'un apprenti master en métropole.

Ce constat ne dévalue pas l'apprentissage post-bac+3, qui a sa pertinence. Il rappelle simplement qu'à ressources contraintes, la priorité d'efficacité publique se trouve clairement dans le secondaire et professionnel — précisément là où la croissance des aides n'a pas porté.

Ce que le rapport Nexus propose

Trois mesures concrètes. Première mesure : conditionnalité géographique et sectorielle des aides. Les aides exceptionnelles à l'apprentissage sont maintenues, mais leur montant est modulé en fonction de trois critères : niveau de formation (bonus pour CAP, bac pro, BTS), taille d'entreprise (bonus pour TPE/PME), localisation (bonus pour bassins d'emploi en tension de villes moyennes). Coût neutre pour les finances publiques, à enveloppe constante.

Deuxième mesure : un opérateur public d'accompagnement à l'apprentissage dédié aux TPE/PME, déployé par les Chambres de métiers et de l'artisanat, avec mission spécifique de prospection, de mise en relation, et de simplification administrative. Coût annuel estimé : 140 millions d'euros.

Troisième mesure : un pilotage statistique fin par bassin d'emploi, publié annuellement par la DARES, permettant de suivre l'évolution réelle de la pénétration de l'apprentissage par filière et par territoire — et donc d'ajuster les politiques en continu plutôt que de raisonner sur le seul agrégat national.

Et si l'on se trompait ?

Cette thèse serait à reconsidérer si l'on démontrait empiriquement que la croissance massive de l'apprentissage du supérieur produit des effets d'insertion comparables, à investissement égal, à ceux du secondaire en bassin d'emploi tendu. Les études disponibles vont très clairement dans le sens inverse. Elle serait également à nuancer si la conjoncture macroéconomique évoluait défavorablement au point de tarir la demande des TPE/PME — auquel cas la conditionnalité des aides perdrait en pertinence. Ce risque existe mais reste marginal aux horizons considérés.

L'apprentissage français a connu en six ans une croissance historique qui, par construction, a profité davantage à ceux qui savaient s'en saisir qu'à ceux qui en avaient le plus besoin. Recentrer le dispositif sur ses cibles à plus haut rendement social — les jeunes des villes moyennes en formation initiale qualifiante — est probablement l'arbitrage de politique publique le plus important à conduire dans les prochaines années en matière d'emploi des jeunes.

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