En Allemagne, un jeune prof est tutoré pendant 18 mois. En France, il est jeté seul dans une classe de seconde.

Imaginons un jeune Français de 24 ans, lauréat du CAPES de mathématiques, juin 2024. En septembre, il découvre sa première affectation : un collège de Créteil, classes de quatrième et de troisième, environ 28 élèves par classe, deux établissements distants de 7 kilomètres. Il a passé deux ans à étudier la didactique en INSPÉ. Il n'a jamais tenu de classe seule. Le premier lundi matin, il franchit la porte. Et il est seul.

A.Daguenet

7/6/2026

Imaginons un jeune Français de 24 ans, lauréat du CAPES de mathématiques, juin 2024. En septembre, il découvre sa première affectation : un collège de Créteil, classes de quatrième et de troisième, environ 28 élèves par classe, deux établissements distants de 7 kilomètres. Il a passé deux ans à étudier la didactique en INSPÉ. Il n'a jamais tenu de classe seule. Le premier lundi matin, il franchit la porte. Et il est seul.

Maintenant imaginons son équivalent allemand. Lauréat du Staatsexamen au printemps 2024. À la rentrée, il commence son Referendariat : 18 mois de tutorat structuré dans un Studienseminar, avec un mentor expérimenté qui suit ses cours, qui le débrieffe chaque semaine, qui co-construit ses séquences, qui valide progressivement son autonomie pédagogique. Au bout de 18 mois, il devient pleinement titulaire.

La différence n'est pas anecdotique. Elle structure l'expérience des cinq premières années dans le métier. Et probablement la décision de rester — ou de partir.

Le coût caché de l'isolement

Une étude publiée par le Céreq en 2023 a comparé les trajectoires de jeunes enseignants français selon le niveau de tutorat reçu en première année. Les résultats sont nets. Parmi les jeunes enseignants ayant bénéficié d'un tutorat structuré (rare en France, mais existant dans certaines académies pionnières), 87 % étaient toujours en poste cinq ans après. Parmi ceux n'ayant reçu qu'un accompagnement minimal — une visite d'inspection, deux ou trois conseils ponctuels — 71 % seulement.

L'écart de 16 points en rétention à cinq ans est massif. Il représente, à l'échelle nationale, plusieurs milliers d'enseignants qui partent prématurément faute d'avoir été accompagnés correctement dans leur entrée dans le métier.

Ce que font les autres pays

Singapour applique depuis 1991 un mentorat institutionnel pluriannuel : chaque jeune enseignant est suivi pendant deux à trois ans par un mentor expérimenté, à raison de plusieurs heures hebdomadaires dédiées. Les mentors bénéficient eux-mêmes d'une formation et d'une décharge horaire pour cette mission. Coût substantiel, mais résultats mesurables : un des taux de rétention les plus élevés au monde.

L'Allemagne investit environ 12 000 euros par jeune enseignant pendant la période de Referendariat. La France, selon une estimation IGÉSR 2024, investit environ 1 800 euros par jeune enseignant en première année dans son accompagnement formel. L'écart d'un facteur 7 n'est pas un détail budgétaire. C'est un choix politique implicite.

Pourquoi on ne le fait pas

Trois raisons. D'abord, le coût budgétaire. Mettre en place un tutorat structuré de 18 mois représente environ 4 à 6 milliards d'euros sur cinq ans — décharges horaires pour les tuteurs, formation des tuteurs, supervision pédagogique. Ce n'est pas négligeable.

Ensuite, la question de la disponibilité des tuteurs. Tous les enseignants expérimentés ne sont pas spontanément formés pour tutorer. Il faut investir dans leur formation, ce qui demande du temps et de la cohérence.

Enfin, l'organisation du travail. Le tutorat suppose une refonte de l'emploi du temps des tuteurs et des tutorés. Or l'Éducation nationale fonctionne avec des grilles horaires héritées des années 1950 qui rendent ces ajustements complexes.

Ce que ça change concrètement

Le rapport Nexus propose un plan Tutorat structuré sur cinq ans. Phase 1 (2026-2028) : généralisation d'un tutorat substantiel sur les 12 premiers mois pour tous les néo-titulaires, avec décharge horaire pour les tuteurs et formation préalable. Phase 2 (2028-2031) : extension à 18 mois sur le modèle allemand, avec articulation université-employeur. Coût estimé à terme : environ 700 millions d'euros annuels supplémentaires. Soit 0,2 % du budget de l'Éducation nationale.

L'effet attendu est double. Amélioration de la rétention dans les cinq premières années — la période la plus critique. Et amélioration de la qualité pédagogique effective en début de carrière, dont les élèves sont les premiers bénéficiaires.

Et si on se trompait ?

Plusieurs conditions de réfutation. Si une évaluation rigoureuse démontre que le tutorat actuel — modeste mais existant — est déjà efficace, l'argument tombe. Si le marché des tuteurs sature — impossible de mobiliser suffisamment d'enseignants expérimentés volontaires —, le dispositif devient irréaliste. Si une évolution culturelle du métier rend le tutorat formel moins pertinent, par exemple via des réseaux numériques d'entraide, le levier se déplace.

Mais en l'état, abandonner un jeune professionnel seul dans une classe difficile lors de sa première année, c'est garantir mécaniquement les démissions précoces. Ce n'est pas une fatalité française. C'est un choix budgétaire.


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