Cinq réformes en quinze ans. Et personne ne sait plus comment on forme un prof.
Si vous avez préparé un concours de l'enseignement en France entre 2010 et 2025, voici ce que vous avez vécu : la réforme Chatel en 2010, puis Peillon en 2013, le décret MEEF en 2014, la création des INSPÉ en 2019, la réforme Belloubet en 2024-2025. Cinq architectures successives. Cinq jeux de règles. Cinq promesses d'amélioration.
L.Candotti
6/30/2026
Si vous avez préparé un concours de l'enseignement en France entre 2010 et 2025, voici ce que vous avez vécu : la réforme Chatel en 2010, puis Peillon en 2013, le décret MEEF en 2014, la création des INSPÉ en 2019, la réforme Belloubet en 2024-2025. Cinq architectures successives. Cinq jeux de règles. Cinq promesses d'amélioration.
Pour les étudiants, c'est une loterie. Pour les formateurs, c'est un éreintement. Pour le système, c'est une instabilité qui finit par produire son propre effet de découragement, indépendamment de la qualité de chacune des réformes prises isolément.
L'instabilité comme cause
On parle peu de cette dimension. Les débats publics, quand ils portent sur la formation des enseignants, opposent généralement les partisans d'un modèle universitaire long (Bac+5 master MEEF) à ceux d'un modèle court avec entrée précoce dans le métier. C'est un débat substantiel. Mais il occulte un fait empirique souvent plus important : ce n'est pas tant la formule choisie qui détermine les résultats. C'est la stabilité de la formule.
Tous les pays qui réussissent en formation initiale enseignante — Finlande, Singapour, Pays-Bas, Allemagne — partagent une caractéristique : leur architecture est stabilisée depuis quinze ou vingt ans. La Finlande forme ses enseignants en master depuis les années 1980, sans réforme structurelle majeure. Singapour a sa Teach For Singapore Academy depuis 1991. L'Allemagne a son Referendariat depuis 1973.
Cette stabilité produit trois effets cumulatifs. D'abord, les équipes formatrices accumulent une expertise réelle. Ensuite, les jeunes étudiants peuvent se projeter — ils savent à quoi s'attendre. Enfin, le système peut tester, ajuster, mesurer ce qui marche dans le cadre existant, plutôt que de tout recommencer à chaque alternance politique.
Ce que mesurent les enquêtes
La Conférence des INSPÉ a publié en mars 2025 une enquête auprès de ses équipes formatrices. Quatre-vingt-deux pour cent des répondants identifient l'instabilité réglementaire comme l'un des trois principaux facteurs de difficulté de leur métier. Devant la charge de travail. Devant le profil hétérogène des étudiants. Devant les contraintes budgétaires.
Côté étudiants, plusieurs enquêtes Céreq depuis 2020 montrent qu'environ 18 à 24 % des étudiants engagés en master MEEF abandonnent avant le concours. Une partie significative de ces abandons est explicitement attribuée à l'incertitude sur les conditions du concours ou sur la nature exacte de la formation post-concours.
La réforme 2024-2025
La dernière réforme — concours désormais à Bac+3, formation rémunérée sur deux ans post-concours — a ses qualités et ses défauts. Elle réduit le coût pour les étudiants. Elle introduit une période de formation post-concours sur le terrain. Elle change l'articulation université-employeur.
Quel que soit le jugement qu'on porte sur cette réforme, une chose est sûre : la modifier dans les cinq années qui viennent aurait un coût bien supérieur à ses bénéfices éventuels. Stabiliser, c'est la condition de toute évaluation rigoureuse.
Ce que ça change concrètement
Le rapport Nexus propose un moratoire sur les réformes structurelles de la formation initiale pour les cinq prochaines années universitaires. Concrètement, jusqu'en 2030. Pendant cette période, les ajustements doivent rester paramétriques : modification du contenu des épreuves, ajustement des volumes horaires, accompagnement des équipes. Pas de nouvelle architecture.
En parallèle, le rapport recommande la création d'un Comité de suivi de la réforme 2024-2025, composé de représentants des INSPÉ, du ministère, des organisations syndicales et des chercheurs en sciences de l'éducation. Mission : produire un rapport annuel public, fondé sur des indicateurs partagés, sur les effets observés et les difficultés rencontrées.
Et si on se trompait ?
Plusieurs conditions de réfutation. Si la réforme 2024-2025 se révèle structurellement défaillante, avec des indicateurs négatifs convergents, un retour en arrière rapide serait justifié. Si une évolution sociétale majeure — l'arrivée de l'IA générative comme nouveau standard pédagogique, par exemple — exige une transformation rapide du profil enseignant, le moratoire devra être relativisé.
Mais dans l'état actuel, l'argument empirique pointe vers la stabilité. Cinq réformes en quinze ans, c'est déjà l'erreur. La sixième serait une faute.


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