700 millions par an pour le Pacte enseignant. Mais aucune évaluation rigoureuse.
Au printemps 2023, le gouvernement français a lancé le Pacte enseignant : une mission complémentaire rémunérée proposée aux professeurs en poste pour assumer des heures supplémentaires, du remplacement de courte durée, du soutien aux élèves. Coût budgétaire en année pleine : environ 700 millions d'euros.
L.Candotti
7/4/2026
Au printemps 2023, le gouvernement français a lancé le Pacte enseignant : une mission complémentaire rémunérée proposée aux professeurs en poste pour assumer des heures supplémentaires, du remplacement de courte durée, du soutien aux élèves. Coût budgétaire en année pleine : environ 700 millions d'euros. Justification officielle : améliorer l'attractivité du métier en permettant aux enseignants qui le souhaitent d'augmenter leur rémunération.
Trois ans plus tard, en 2026, voici l'inconfortable réalité : personne en France n'est en mesure de dire, avec une rigueur scientifique sérieuse, si le Pacte a produit les effets qu'on lui prête.
La question méthodologique
Pour évaluer rigoureusement une politique publique, il faut un référence — un groupe d'enseignants similaires non bénéficiaires. Sans cette comparaison, on observe la situation des bénéficiaires, on décrit leurs profils, on mesure leur satisfaction. Mais on ne peut pas isoler l'effet propre du dispositif.
Si la rétention des enseignants ayant signé un Pacte est plus élevée, on ne sait pas si c'est grâce au Pacte, ou parce que les enseignants qui s'engagent sur un Pacte sont, par définition, les plus impliqués et les plus susceptibles de rester. Si la satisfaction professionnelle des bénéficiaires est plus haute, on ne sait pas si c'est l'effet du complément de revenu, ou un biais de sélection.
Ce que l'on sait, ce que l'on ne sait pas
On sait que le Pacte a été signé par environ 30 % des enseignants éligibles en première année. On sait que la mise en œuvre administrative a été lourde dans plusieurs académies. On sait que les missions effectivement réalisées varient considérablement selon les établissements. On dispose d'évaluations qualitatives produites par les inspections territoriales.
On ne sait pas si le Pacte a amélioré la rétention. On ne sait pas s'il a modifié les comportements professionnels. On ne sait pas s'il a contribué à l'attractivité du concours. On ne sait pas si les 700 millions d'euros annuels représentent un investissement à fort ou faible rendement social.
Pourquoi on n'évalue pas
Trois raisons structurelles. La complexité technique : évaluer rigoureusement un dispositif comme le Pacte demande des cohortes longitudinales, des méthodes statistiques sophistiquées (essais randomisés contrôlés, méthodes des doubles différences, contrôles synthétiques), et un accès à des données individuelles que l'administration de l'Éducation nationale ne mobilise pas spontanément.
L'absence d'opérateur dédié : la DEPP produit des analyses, France Stratégie produit des projections, l'Institut des Politiques Publiques produit des recherches, mais aucune cellule n'est mandatée pour évaluer rigoureusement les principaux dispositifs de l'Éducation nationale.
Et surtout, l'inertie politique. Évaluer rigoureusement un dispositif lancé en grande pompe, c'est prendre le risque de découvrir qu'il ne fonctionne pas. Politiquement, le statu quo est plus confortable que la transparence.
Ce que ça change concrètement
Le rapport Nexus propose une condition simple. Avant toute reconduction substantielle du Pacte enseignant — c'est-à-dire dans la prochaine loi de finances structurelle — le ministère du Travail et le ministère de l'Éducation nationale doivent publier une évaluation contrefactuelle rigoureuse, validée par un comité scientifique indépendant.
Si l'évaluation montre un effet propre positif significatif sur la rétention et l'attractivité : reconduction, voire extension. Si l'évaluation montre un effet propre marginal ou ambigu : réorientation des 700 millions vers d'autres leviers — revalorisation à mi-carrière, plan ciblé sur les académies en tension, formation continue. Coût marginal d'un protocole rigoureux, conçu en amont : entre 4 et 7 millions d'euros, soit moins de 1 % du coût total du dispositif.
Et si on se trompait ?
Plusieurs conditions de réfutation. Si la publication d'une évaluation rigoureuse démontre un effet propre robuste, la critique tombe et le dispositif mérite reconduction. Si l'évolution du Pacte intègre désormais une dimension d'évaluation systématique (par exemple via le rapport annuel de la DEPP), l'exigence Nexus est satisfaite. Si la méthode contrefactuelle est officiellement reconnue comme standard de pilotage des dispositifs Éducation nationale, le problème se déplace structurellement.
Mais dans l'état, l'évidence pointe vers la rigueur méthodologique. Dépenser 700 millions d'euros par an sans savoir si ça marche n'est pas une politique. C'est un acte de foi budgétaire.


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